Dans les coulisses d'une opération relevant de l'exploit | Maison de Terre des hommes

Dans les coulisses d’une opération relevant de l’exploit

écrit le 01.06.2018

Zadok, 23 mois et Soudeiss, 12 mois, reviennent de très loin. Jamais des sténoses aussi sévères n’avaient été opérées au CHUV. Cette opération, un véritable exploit porté à la connaissance des anesthésistes du monde entier par la revue américaine Anesthesia & Analgesia, l’un des plus importants journaux d’anesthésie au monde. Derrière cette prouesse, un véritable travail d’équipe.

Portrait du Dr Mirko Dolci et explications de ses activités.

Une opération réussie : Dr Mirko Dolci nous explique
Dr Mirko Dolci, médecin anesthésiste au CHUV

Quel est le rôle d’un anesthésiste ?

Premièrement, bien sûr, de pratiquer l’anesthésie. Autrement dit, d’assurer au patient l’absence de sensibilité pendant la durée d’une opération. Ceci s’obtient en endormant complètement la personne, ou en pratiquant une anesthésie régionale (par exemple une péridurale).

Il doit également surveiller tous les paramètres vitaux comme la circulation (fréquence cardiaque, tension artérielle), la respiration, la fonction rénale, la température, et si besoin prendre des mesures correctives. Son action se poursuit dans la période suivant immédiatement la fin de l’opération. Il est le garant de la sécurité du patient pendant une opération et permet au chirurgien de travailler dans les meilleures conditions possibles.

Quelles sont vos motivations à effectuer des anesthésies ?

Ma motivation principale est de pouvoir pratiquer une discipline très pointue, et à la fois très généraliste. Elle compte parmi les rares qui nous donnent l’occasion de traiter des hommes et des femmes de tous âges, y compris des enfants, voire même des nouveau-nés. Pratiquement toutes les matières apprises pendant nos études de médecine nous servent au quotidien. Toutes les grandes sciences de base de la médecine trouvent dans notre discipline des applications pratiques directes. L’anesthésiologie représente un parfait équilibre entre de vastes connaissances théoriques, beaucoup de réflexion et de bonnes aptitudes manuelles. Cette diversité me plaît particulièrement. Certes nous ne soignons pas directement les patients, mais nous faisons en sorte qu’ils puissent bénéficier des meilleurs traitements interventionnels.

Que pensez-vous du transfert d’enfants vers la Suisse effectué par Terre des hommes ?

Terre des hommes est active depuis si longtemps que nous avons toujours côtoyé des enfants transférés à l’hôpital. Je trouve bien sûr primordial que ces enfants aient la possibilité de bénéficier de traitements indisponibles dans leurs pays.

Savoir qu’une solution existe dans le monde et qu’ils peuvent y accéder, ce doit être un fantastique espoir. Ce que je trouve particulièrement formidable dans l’organisation de Tdh, c’est que le transfert vers l’Europe de ces enfants ne constitue qu’une petite partie de leur parcours médical. Tout le reste (les premiers examens, puis le suivi après l’opération) est assuré dans les différents pays. Nous avons donc la garantie qu’ils continueront de bénéficier d’un suivi identique à celui qu’ils auraient eu ici.

Quelles difficultés personnelles rencontrez-vous lors de la prise en charge de ses enfants ?

Il est parfois troublant de voir ces enfants seuls quand ils sont hospitalisés, sans leurs parents. Heureusement, bien des gens se mobilisent pour atténuer cette solitude ; les infirmiers qui s’en occupent, les parrains/ marraines de Tdh, les familles d’accueil. De plus il est triste de réaliser que bon nombre d’enfants de ces pays ne peuvent bénéficier de tels soins. Qu’ils viennent de contrées où aucune organisation n’est active, ou plus cruellement encore parce que les moyens financiers des différentes ONG et les budgets dédiés à l’humanitaire dans nos hôpitaux sont limités. Heureusement que la réalisation des missions chirurgicales sur place contribue à limiter cette injustice. Elles permettent de soigner beaucoup plus d’enfants avec des coûts relativement modestes.

Même si les réalisations de toutes les ONG impliquées dans les soins ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan, ça ne doit pas nous empêcher de mettre toute notre énergie pour aider la petite proportion de patients qui ont eu l’opportunité de venir chez nous. Il faut se souvenir de l’adage qui dit qu’« il suffit qu’un être humain souffre moins pour que l’humanité se porte mieux ».

Un exploit médical

Zadok et Soudeiss atteints tellement sévèrement dans leur santé représentaient un véritable challenge. Leur prise en charge par Terre des hommes ont permis d’accroître significativement les connaissances médicales.

Après l'opération, Zadok et Soudeiss en familleAprès l'opération, Zadok et Soudeiss en famille

Zadok et Soudeiss en famille

Dans leur malheur, ces deux enfants ont-ils contribué à améliorer la prise en charge d’autres enfants dans le monde ?

Potentiellement oui. Nous sommes toujours meilleurs quand il s’agit de refaire quelque chose que nous avons déjà vécu. Du reste, nous avons été aidés dans la prise en charge de Soudeiss par ce que nous avions vécu auparavant avec Zadok. Ce qui est vrai au sein d’une institution l’est également à l’échelle mondiale.

Pourquoi cet exploit a-t-il été porté à la connaissance des anesthésistes du monde entier ?

Il est toujours bénéfique de se nourrir de l’expérience des autres. Lorsque que nous sommes confrontés à des cas exceptionnels, le premier réflexe est de se renseigner si d’autres équipes ont déjà décrit (dans des revues médicales) pareilles situations. Le cas échéant, nous allons nous inspirer des solutions qu’elles ont trouvées, apprendre de leurs difficultés éventuelles, etc… Au même titre, il faut savoir s’inspirer de ce que d’autres ont fait. C’est un devoir de faire connaître nos cas extraordinaires. Ce « rapport de cas » ayant été publié permet à nos collègues du monde entier d’en prendre connaissance.

Pouvez-vous nous expliquer comment se sont déroulées ces opérations ?

Il a d’abord fallu beaucoup de discussion et de réflexion pour définir la meilleure façon de procéder. Ce type d’opération doit être effectuée sous circulation extra-corporelle, autrement dit avec une machine cœur-poumon. Classiquement, à l’instar de la majorité des interventions chirurgicales, le patient doit être profondément endormi. Si profondément qu’il ne peut plus respirer seul. Cette fonction est assurée par une autre machine, un respirateur. Il administre de l’air et de l’oxygène aux poumons via un tube placé par l’anesthésiste par la bouche (ou le nez, surtout chez les petits enfants) jusque dans la trachée. Le chirurgien ouvre le thorax et place des canules à l’entrée du cœur. Ces-dernières vont diriger le sang veineux vers cette machine cœur-poumon. Le sang est alors oxygéné, puis réinjecté dans l’aorte ascendante, juste à la sortie du cœur.

Dans le cas de nos deux enfants, leurs trachées étaient si rétrécies qu’elles ne permettaient pas d’y placer un tube, même de la plus petite taille existante. Le chirurgien cardiaque a donc opté pour une technique qui se pratique parfois chez les adultes ou les enfants plus grands. Il s’agit de brancher la machine cœur-poumon, du moins dans un premier temps, sur les vaisseaux fémoraux (dans le pli de l’aine). Cet abord est bien moins douloureux. Il est faisable sur des enfants certes assez endormis pour supporter la douleur, mais pas trop pour continuer à respirer seul. Pour faciliter leur respiration − qui néanmoins se retrouvait moins efficace que lorsqu’ils étaient réveillés ou qu’ils dormaient naturellement −, ils ont respiré un mélange d’oxygène et d’hélium, rarement utilisé en médecine, mais classiquement (et pour les mêmes raisons du reste) par les plongeurs qui descendent à grandes profondeurs.

Que se passe-t-il ensuite?

Ensuite nous avons pu approfondir l’anesthésie, pour permettre au chirurgien de procéder à l’ouverture du thorax, l’oxygénation étant déjà assurée par la machine coeur-poumon. Le chirurgien a replacé ses canules à l’endroit habituel. Il a refermé les vaisseaux du pli de l’aine, réparé le problème cardiaque. Pendant ce temps, les chirurgiens ORL procédaient à l’élargissement de la trachée, selon des techniques bien rodées. Une fois cette trachée réparée, nous avons pu glisser un tube de taille normale pour l’âge par le nez. Dès lors, nous étions revenus à une configuration habituelle. Ensuite les enfants ont étés amenés, toujours endormis, aux soins intensifs où nos collègues ont pris le relai après l’opération.

Cet exploit résulte d’un travail d’équipe, quelle est-elle ?

Une très belle équipe ! Il est souvent dit qu’il ne faut pas donner de noms, de peur d’en oublier. J’aimerais quand même citer mes deux collègues anesthésistes pédiatres qui comme moi s’occupent des enfants opérés du cœur au CHUV, qui sont les Drs Yann Bögli et Sylvain Mauron.

Les prises en charge de Zadok et Soudeiss ont nécessité le concours des chirurgiens cardiaques pédiatriques, des chirurgiens ORL s’occupant de la chirurgie de la trachée, des cardiologues pédiatres, des pédiatres spécialisés en médecine intensive. C’est une équipe très soudée, qui collabore au quotidien, et dont les liens ne se trouvent que renforcés par ces moments exceptionnels, comme ces cas si particuliers ou les missions humanitaires auxquelles nous participons, sous l’égide − entre autres − de Tdh.

Et bien sûr n’oublions pas de mentionner tous les soignants sans qui rien ne serait possible, infirmiers, physiothérapeutes, instrumentistes…